Lettre de Normandie : Souvenir des guerres passées et présentes


Vendredi dernier, le bourdonnement d’excitation habituel au Gare Saint-Lazare était décidément en sourdine. Les échos d’un passé européen redouté refont surface alors que la guerre de Poutine contre l’Ukraine envahit les nouvelles, les médias sociaux et à peu près tout le monde.

Je me dirigeais en train de Paris, où j’habite, à Cabourg, une ville balnéaire de Normandie qui est devenue une escapade préférée. Cabourg a été rendu mondialement célèbre par Marcel Prout, qui fréquentait l’océan face grand hôtel et a présenté la ville sous le pseudonyme « Balbec » dans son roman en sept volumes, A la recherche du temps perdu.

J’en suis venu à apprécier le sens remarquable de la continuité que l’on éprouve en France : des joies de partager des plats et des vins indiciblement merveilleux avec des amis, aux innovations avant-gardistes impressionnantes, telles que l’invention du cinéma. Et, bien sûr, la façon dont le passé prend vie en se promenant dans tant de rues intemporelles.

Aujourd’hui, la France a été ramenée à une période très sombre de son passé, lorsqu’une sanglante guerre d’expansion a été menée par un despote accapareur de terres. Je ne peux pas exagérer ce que je comprends être le sentiment de choc, de colère et la solidarité totale que les Français semblent ressentir pour une autre nation européenne attaquée, et à seulement quinze cents kilomètres de là. Imaginez la terreur et l’incrédulité qui seraient ressenties à Miami si New York (à peu près à la même distance de la France que Kiev) subissait un assaut militaire complet ? En fait, nous n’avons pas besoin de l’imaginer. Nous étaient attaqué, le 11 septembre 2001, pour la première fois depuis Pearl Harbor, ce dernier ayant entraîné l’Amérique dans la Seconde Guerre mondiale.

Les terreurs et les douleurs de l’occupation pendant la Seconde Guerre mondiale ne sont pas oubliées en France. Il y a des rappels partout. Si vous avez déjà voyagé en France, vous avez peut-être remarqué quelques-unes des deux cents plaques commémoratives sur les façades de Paris aux personnes tuées ou déportées, parfois avec des fleurs récemment placées, comme sur une tombe. Beaucoup de ces mémoriaux sont sur des murs encore criblés d’impacts de balles de gros calibre de la bataille pour libérer Paris à l’été 1944. Comme celui de la place Saint Michel qui commémore un Jean Montvallier-Boulogne de vingt-quatre ans, qui a été tué combattant dans cette rue le 25 août 1944.

Plaque commémorative de la Seconde Guerre mondiale à Paris

Ces lointaines mémoires collectives ressurgissent aujourd’hui avec l’invasion de l’Ukraine. La mémoire de la guerre est aussi omniprésente en Normandie, l’histoire du Débarquement y est ancrée dans le sol. Les ruines des bunkers de défense allemands et les tombes de près de dix mille soldats américains morts en libérant la France sont des rappels constants de l’assujettissement passé de la nation et du continent.

Rester en ligne au Dives Halles Médiévales marché samedi matin, j’ai demandé à certains habitants ce qu’ils pensaient de l’invasion de l’Ukraine. Derrière moi se trouvait André (60+) avec sa femme. il a déclaré : « Nous sommes des Polonais installés en France il y a 40 ans, nous connaissons donc mieux les Russes que les autres Français… Il y a un risque énorme que ce conflit se propage à toute l’Europe. Devant moi, Quentin (27 ans) a partagé : « Pour moi, on n’attaque pas un pays souverain, je suis fermement contre Poutine et je soutiens l’Ukraine et j’espère que l’Europe élèvera les sanctions au maximum. Ça résonne ici, après tout, c’était il n’y a pas si longtemps, au siècle dernier. Et quand on voit ça en 2022, c’est triste et très effrayant. »

Dimanche soir, je suis rentré chez moi dans un Paris couvert. J’aime habituellement ces journées à Paris, mais actuellement elles reflètent une tristesse oppressante et profonde que je ressens tout autour de moi. Je suis resté scotché à mon écran, tandis que je suivais, incrédule, les images déchirantes de l’horreur – et aussi les images édifiantes du courage sans bornes du peuple ukrainien. J’ai été réconforté de voir mon ancien collègue, le chef Jose Andres, tweeter depuis la frontière polonaise, où il mobilise son Cuisine centrale mondiale pour nourrir les réfugiés en fuite ainsi que de nombreux réfugiés bloqués en Ukraine.

Comme me le disait un ami ce matin, « l’Europe est cassée, ce ne sera plus comme avant ». J’aimerais croire qu’une alliance des justes gardera l’Europe entière et finalement en sécurité. Le pari géopolitique de la Russie est de revenir en arrière à une époque où les nations ne respectaient aucune règle, où la force faisait le bien et où les forts vainquaient et subjuguaient les plus faibles parce qu’ils voulaient simplement prendre ce qu’ils pouvaient.

J’applaudis la décision rapide de l’Union européenne de faire passer la demande d’admission de l’Ukraine à la procédure accélérée. La manifestation massive de soutien alors que des millions de personnes descendent dans les rues du monde entier est encourageante. Mais pendant tout ce temps, la souffrance des personnes de tous âges, des animaux et d’une culture qui s’efface est déchirante.

On dit que Proust, attristé et indigné par la mort et la destruction pendant la Première Guerre mondiale, lisait sept journaux par jour pour suivre l’évolution de la guerre. Cent ans après sa mort, en 1922, nous suivons, une fois de plus, les actes odieux d’une guerre contre une nation souveraine en temps réel. Dans chaque fuseau horaire, l’horloge tourne, chaque seconde compte. Il est difficile de ne pas sentir que le temps est perdu.

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